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Les amoureux de Peynet
Dominique aujourd'hui présente
(Le phénix 1951)
Toutes les choses au hasard
Tous les mots dits sans y penser
Et qui sont pris comme ils sont dits
Et nul n'y perd et nul n'y gagne
Les sentiments à la dérive
Et l'effort le plus quotidien
Le vague souvenir des songes
L'avenir en butte à demain
Les mots coincés dans un enfer
De roues usées de lignes mortes
Les choses grises et semblables
Les hommes tournant dans le vent
Muscles voyants squelette intime
Et la vapeur des sentiments
Le cœur réglé comme un cercueil
Les espoirs réduits à néant
Tu es venue l'après-midi crevait la terre
Et la terre et les hommes ont changé de sens
Et je me suis trouvé réglé comme un aimant
Réglé comme une vigne A l'infini notre chemin le but des autres
Des abeilles volaient futures de leur miel
Et j'ai multiplié mes désirs de lumière
Pour en comprendre la raison
Tu es venue j'étais très triste j'ai dit oui
C'est à partir de toi que j'ai dit oui au monde
Petite fille je t'aimais comme un garçon
Ne peut aimer que son enfance
Avec la force d'un passé très loin très pur
Avec le feu d'une chanson sans fausse note
La pierre intacte et le courant furtif du sang
Dans la gorge et les lèvres
Tu es venue le vœu de vivre avait un corps
Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres
Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glaçons
Comme un œil qui voit clair
L'herbe fine figeait le vol des hirondelles
Et l'automne pesait dans le sac des ténèbres
Tu es venue les rives libéraient le fleuve
Pour le mener jusqu'à la mer
Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l'arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s'est brisé
Devant le jour de notre amour
Gloire l'ombre et la honte ont cédé au soleil
Le poids s'est allégé le fardeau s'est fait rire
Gloire le souterrain est devenu sommet
La misère s'est effacée
La place d'habitude où je m'abêtissais
Le couloir sans réveil l'impasse et la fatigue
Se sont mis à briller d'un feu battant des mains
L'éternité s'est dépliée
O toi mon agitée et ma calme pensée
Mon silence sonore et mon écho secret
Mon aveugle voyante et ma vue dépassée
Je n'ai plus eu que ta présence
Tu m'as couvert de ta confiance. |
Commentaire
1 Un passé à oublier, un avenir sombre
2 Une rencontre salvatrice
3 Un retour sur sa jeunesse
Introduction
Chez Eluard comme chez tous les surréalistes, il n'y a
pas de poésie sans l'intercession d'une femme aimée, une
muse. C'est elle qui provoque, soutient
et assure le lien avec l'univers poétique. Eluard a multiplié
les muses, la première Gala le quitte pour Dali,
la seconde, Nusch, meurt prématurément.
Eluard fait donc la connaissance de sa dernière muse, Dominique,
de 19 ans sa cadette, trois ans après la mort de Nusch. Et de trois,
telle phénix, l'oiseau qui renaissait indéfiniment,
Eluard renaîtà la vie et à la
poésie, il se perpétue semblable à lui même
de femme en femme.
Ce poème est un véritable épithalame
à l'adresse de Dominique qu'il épousera la même année.
Le poème se compose de 14 quatrains d'octosyllabes
à rime libre, sans ponctuation
1 Un passé à oublier, un avenir sombre
"Tu es venue", cette courte phrase
qui sera ensuite martelée est précédée de
quatre quatrains dans lequel notre poète témoigne de sa
solitude avant la rencontre de Dominique. Par le jeu
de l'assonance en "i", voyelle courte, fermée, aiguë,
un son plaintif, Eluard nous fait part de la banalité,
de l'automatisme de son existence depuis la mort de Nusch.
Aucune profondeur dans sa réflexion, dans sa prosodie, aucun échange,
aucune communication. Le présent est dépourvu d'intérêt,
il est à la dérive, se laissant aller. Son seul effort quotidien
est d'essayer de se souvenir du bonheur d'autrefois mais ses pensées,
ses songes sont autant de cauchemars qu'il préfère
oublier, il n'a plus foi en l'avenir. Il vit au jour le jour entre un
passé qu'il préfère oublier comme une descente dans
les ténèbres et un futur "en butte" aux difficultés.
Les mots qui étaient hier sa raison d'être
lui apparaissent inaccessibles "coincés", les véhicules
qui les transportent ont "les roues usées", les lignes
d'écriture sont "mortes", elle ne constituent plus de
messages. L'action des êtres humains est comparée
à des girouettes, des automates, sans aucun plan.
Le poète se voit se dégrader physiquement
et psychiquement. Son corps n'a plus de vie, c'est un
squelette et son cur ne réagit plus aux "vapeurs des
sentiments", sentiments qui se sont consumés
et qui laissent encore échapper un léger souffle. Son cur
est désormais "réglé comme un cercueil",
il ne réagit plus à rien, il n'attend plus
que la mort pour y être admis. Cette perspective
de la mort, du suicide était déjà présente
dans "Notre vie".
2 Une rencontre salvatrice
S'il est une rencontre qui arrive au bon
moment, c'est bien celle de Dominique. Le
poète retrouve soudainement toute sa ferveur,
une nouvelle jouvence. "Tu es venue", c'est la phrase que l'on
prononce lors d'une rencontre souhaitée à
laquelle on ne s'attendait plus, Eluard n'en revient pas, il reprendra
la formule quatre fois à intervalles réguliers
toutes les deux strophes, toujours placée en tête
comme pour affirmer que c'est bien l'élément primordial
et donner de l'élan à son nouvel enthousiasme.
"L'après midi crevait la terre" nous rappelle la chaleur
étouffante du Mexique où a eu lieu leur
rencontre, les terres craquelées par la sécheresse. La rencontre
avec Dominique est perçue comme une véritable "réorientation"
par un être complètement "déboussolé".
Le poète retrouve force, séduction et magnétisme,
il attire, organise comme "un aimant" mais il aime aussi et
l'adjectif "aimant" s'applique bien à sa situation. Il
est réglé "comme une vigne", il va pouvoir produire
à nouveau des fruits qui deviendront du vin source
de plaisir, d'ivresse. Les hommes qu'ils voyaient auparavant comme des
girouettes, ont une direction, un but, ils travaillent
en commun comme des "abeilles". Désormais la destinée
du couple "notre chemin" se confond avec celle des autres
hommes, "le but des autres" nous rappelant étrangement
l'idéologie communiste dont Eluard était
l'un des messagers. La perspective du miel futur produit
par cette ruche correspond à la perspective optimiste
à l'époque du communisme, un travail fragmenté
dont on partage les résultats. Eluard retrouve
subitement le sens de son action, la poésie et l'engagement
communiste. Il multiplie ses "désirs de lumière"
dans ces deux domaines pour se donner une raison à son action.
Ce sont ces abeilles qui l'éclairent sur le rôle de chacun
pour le bien de tous. "Tu es venue, j'étais très triste",
avec cette allitération de la dentale "t", la répétition
comme un martèlement de ce son, Eluard insiste
sur la période noire qu'il vient de traverser
après la mort de Nusch. Cette rencontre, il y adhère tout
de suite par un "oui", celui de l'amour comme celui que l'on
doit prononcer pour se marier. Mais elle est jeune, très jeune,
c'est une "petite fille" qui avec 19 ans d'écart pourrait
être sa fille, il l'aime donc comme "un garçon ne peut
aimer que son enfance" avec les yeux étonnés
de l'enfance pour qui tout est découverte, mais aussi platoniquement,
pudiquement, car c'est une femme enfant.
3 Un retour sur sa jeunesse
La jeunesse de Dominique lui rappelle sa propre jeunesse,
il revient vers celui qu'il fut pour mieux vivifier
celui qu'il est et mieux construire
celui qu'il sera. Pour notre poète, "vieillir
c'est organiser sa jeunesse", la jeunesse de Dominique le plonge
dans un passé lointain, à ses débuts de poète
lorsqu'il écrivait des "chanson sans fausse note", une
poésie d'une grande pureté dans le feu de l'amour, avec
un cur infatigable. Eluard réitère sa
formule "Tu es venue", qu'il complète par une allitération
en "v" rappelant le vrombissement d'un moteur
qui se met en marche, dissipant les pensées morbides lorsqu'il
"creusait la nuit", "caressait les ombres". Les difficultéss'évanouissent,
la boue se dissout, les glaçons de la mort fondent, le temps n'est
plus figé, les ténèbres
disparaissent, il a de nouveau envie de vivre. La chute est enrayée,
il crie déjà victoire, "gloire",
l'ombre, les pensées négatives se sont envolées,
le fardeau de sa vie s'est allégé, il a
repris son ascension vers les sommets aériens
remplis de vie, de lumière. Sa misère, son chemin de croix,
sa prison, se sont effacés laissant place à la contemplation
d'horizons multiples, de ciel sans limite, d'éternité.
Désormais son regard qui s'était fermé, opacifié
est "clair" par le seul pouvoir du "jour de son amour".
Sans amour le monde est vide, désert ou l'on s'égare
comme un aveugle-né, désormais avec Dominique, il
aime, donc il est. Elle redevient sa conscience comme un écho
secret. Dans le dernier quatrain par une suite d'oxymores,
Eluard nous fait prendre conscience de cette dualité, sa pensée
est "calme" et "agitée", le "silence,
"sonore", "l'écho", "secret", l'aveugle",
"voyante". Dominique malgré ses silences
répond à ses pensées et à
ses paroles, elle voit sans voir à la façon
des voyantes. L'homme et la femme sont comme magnifiés
par le couple. "Tu m'as couvert de ta confiance" qui est isolé
et qui termine le poème pourrait marquer la dépendance
périlleuse, l'aliénation à cette femme.
Chez Eluard tout péril dans cette limitation est écarté
pour être ouverture sur le monde, sur l'humanité
et au-delà.
Conclusion.
Dans "Dominique aujourd'hui présente", On assiste à
un miracle de transfiguration amoureuse par la présence
d'une femme. Sans la présence de cet autre privilégié
qu'est la femme, le moi éluardien perd son être,
il est réduit au néant. Eluard aimait à rappeler
la pensée du Marxiste Feuerbach que "Là où
il n'y a pas de toi, il n'y a pas de moi". Que se
forme un couple et aussitôt le monde déploie
ses splendeurs autour des amoureux. Cette affirmation
de la nécessité de l'amour que l'on trouvait dans les premiers
vers d'Eluard vient se greffer sur une réalité.
Ce poème est parmi les derniers poèmes d'amour heureux d'Eluard,
il n'en a pas la grandeur des débuts mais on y trouve beaucoup
plus d'émotion.
Vocabulaire
Dominique
Dominique Eluard, journaliste, dernière compagne d'Eluard, de son vrai nom Odette Lemort, (1914-12 juin 2000. ) avait 19 ans de moins qu'Eluard et 35 ans lors de sa rencontre au Mexique. C'est une renaissance qu'il salue dans son recueil le Phénix (1951). Pour Éluard, le poème d'amour est une célébration du rôle intercesseur de la Femme, l'inspiratrice, la muse, le lien avec le Monde et l'univers poétique. Les femmes muses et les espoirs idéologiques ont été les deux engagements existentiels et poétiques de Paul Éluard.
Phénix
Oiseau fabuleux de la mythologie égyptienne. Comme la légende lui attribuait le pouvoir de renaître, il devint le symbole de l'immortalité, des résurrections. Le phénix est un oiseau qui ressemble au héron. Son nom vient du mot grec qui désignait la couleur rouge (couleur du feu) en référence à la légende sur sa mort et sa résurrection dans les flammes.
Épithalame
Poème épique composé pour un mariage.
Oxymore
Rapprochement de deux mots qui semblent contradictoires ex : un silence éloquent.
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