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ELUARD : Je t'aime (Le Phénix 1951)

j'ai presque peur en vérité
Image du film de Philippe Faucon l'amour avec Laurence Kertekian et Julie Japhet
Je t'aime
(Le phénix 1951)

Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues
Je t'aime pour tous les temps où je n'ai pas vécu
Pour l'odeur du grand large et l'odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l'homme n'effraie pas
Je t'aime pour aimer
Je t'aime pour toutes les femmes que je n'aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu'une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd'hui
Il y a eu toutes ces morts que j'ai franchies sur de la paille
Je n'ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m'a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t'aime pour ta sagesse qui n'est pas la mienne
Pour la santé
Je t'aime contre tout ce qui n'est qu'illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n'es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi.
Une autre explication empruntée sur le site :
http://www.chez/bacfrancais..ml

I/UNE DÉCLARATION D'AMOUR EN FORME D'ACTION DE GRÂCE
1) Une déclaration d'amour
a - structure anaphorique (affirmation ouvrant poème "Je t'aime", motif lyrique à puissance du sentiment)
b - champ lexical de l'affectivité "Je t'aime pour aimer" sans complément, valeur absolue du sentiment avec "cœur immortel" : métonymie du sentiment amoureux
2) La femme aimée, un caractère sacré
a - caractère unique mis en valeur par jeu d'opposition singulier/pluriel le "t'" et les femmes" renforcé par "toutes"
b - figure allégorique (incarnant les qualités intellectuelles : "sagesse", morales, "cœur" générosité/sensibilité)
3) La femme, ses dons, ses actions de bienfaisance
Le poème fait l'inventaire de ses dons :
a - don pour l'être aimé d'exister, de lui redonner confiance et "goût à la vie"
b - yeux miroirs de l'âme opposition présent/passé "qui me reflète sinon toi"/"je n'ai pas pu percer"
c - transcende la mort "ce cœur immortel" "grand soleil" à amour plus fort que la mort. La femme aimée est associée à des images de bonheur…
II/UNE VISION POÉTIQUE DU MONDE
1) Images positives du monde
a - une nature à l'état pur sans violence
b - contraste infini/quotidien "grand large"/"pain chaud", froid/chaud "neige"/"fleurs"
c - intemporalité (vérité générale, pouvoir de suggestion dans la simplicité du poème)
d - un bonheur sans limites (liberté : "grand large", sensation de chaleur : "neige qui fond" à fertilité/printemps "fleurs")
2) Ayant le pouvoir d'effacer la pensée associée à la mort et au deuil
a - la mort est au centre du poème ("tous ces morts", allitération avec "mur" à obstacle au bonheur)
b - durée de deuil (antéposition : "entre autrefois et aujourd'hui)
c - solitude/bonheur du poète (2 métaphores espace :"étendue déserte"/"grand large", couleur : "paille" / "grand soleil"
d - ambiguïtédu deuil "Comme on oublie", ambiguïté de la démarche de réapprendre,
Comparaison : volonté de finir avec deuil et remplacer des images tristes par des images positives, réapprendre ce que l'on a oublié. Exclamation : réapprendre car on a oublié goût du bonheur.
Conclusion
Image finale : la lumière "grand soleil" en analogie avec le titre du recueil "Le Phénix" (animal fabuleux qui renaît de ses cendres), symbolise la résurrection du poète.
Ce poème exprime avec force le sentiment amoureux à travers des images simples associant l'amour à l'image d'un monde pur et harmonieux. Le bonheur de vivre et d'aimer dépend étroitement de la femme aimée, comme pour Ronsard dans un autre texte du groupement dédié à Marie où l'amour pour lui est conçu comme une nécessité pour vivre.
Fréquence des mots :
Je : 15 fois
T'aime : 7 fois
Pour : 7 fois
Pas : 8 fois
que : 6 fois
N'ai : 3 fois
Femmes : 2 fois

Commentaire
1 Un amour survie
2 Une femme miroir
3 On balaie les hésitations

Introduction
Chez Eluard comme chez tous les surréalistes, il n'y a pas de poésie sans l'intercession d'une femme aimée, une muse. C'est elle qui provoque, soutient et assure le lien avec l'univers poétique. Eluard a multiplié les muses, la première Gala le quitte pour Dali, la seconde, Nusch, meurt prématurément. Eluard fait donc la connaissance de sa dernière muse, Dominique, de 19 ans sa cadette, trois ans après la mort de Nusch avec laquelle il vécu 17 ans autant que de titres dans le recueil "le phénix" dont fait partie ce poème. Et de trois, tel le phénix, cet oiseau légendaire qui renaissait indéfiniment, Eluard renaît à la vie et à la poésie, il se perpétue semblable à lui même de femme en femme, de couple en couple.
Ce poème est un véritable épithalame à l'adresse de Dominique, cette jeune femme, qu'il épousera la même année. Le poème se compose de 3 strophes de 7 vers irréguliers en grande majorité, des alexandrins (17/21) à rime libre, sans ponctuation.
1 Un amour survie
"Je t'aime ", c'est avec par ces mots simples, que commence le poème, mots qui seront ensuite martelés anaphoriquement dans la première et la dernière strophe. Mais chez Eluard les "je" sont souvent suivis de "pour" pour en justifier l'existence. Eluard veut justifier aux autres mais aussi à lui même les raisons de ce nouvel élan pour une femme plus jeune que lui alors que l'amour qu'il porte à Gala et Nusch est encore bien présent. Ce sera donc un amour par soustraction "pour toutes les femmes que je n'ai pas connues", il tient toutefois à rester fidèle en amour comme en politique, et veut continuer à aimer celles qu'il a connues et aimées mais réserve à Dominique une place nouvelle. Cet amour est aussi vital pour lui et il le justifie dans le second vers "pour tous les temps ou je n'ai pas vécu". Le départ de Gala, la mort de Nusch ont été pour lui des moments de grande solitude pendant lesquels, le poète n'a trouvé aucune raison de vivre. Pour Eluard le monde n'a aucune existence ou une existence bien banale dépourvue d'intérêt pour celui qui n'est pas ou plus aimé. Les jours où il n'a pas vécu sont des jours de solitude, sans réflexion, sans échange, à la dérive, se laissant aller dans un présent dépourvu d'intérêt. On sait que les mots sont pour Eluard sa raison d'être, sa raison de vivre et pour cela il a besoin de cette médiatrice qu'est la femme aimée. C'est par la vie en couple qu'il retrouve les sensations ordinaires de la vie, les odeurs de voyages ou de vacances "le grand large", celle des petit-déjeuners familiaux "le pain chaud", celle de la nature en éveil "la neige qui fond pour les premières fleurs" ou des images domestiques "des animaux purs que l'homme n'effraie pas". On retrouve comme dans chaque poème un Eluard euphorique du plein air, du "grand large" mais dont le bonheur est néanmoins fortement centré sur ce lieu sécurisant qu'est un foyer "le pain chaud". Eluard termine sa justification à bout d'arguments par un "je t'aime pour aimer" et revient sur son premier vers pour éliminer les "femmes qu'il a pu connaître et qu'il n'a pas aimées". Ses sentiments qu'il amplifie par la métonymie"ce cœur immortel" se veulent désormais consacrés à Dominique. Utilisant l'anaphore, la métonymie il martèle et amplifie la passion sincère qu'il a pour la jeune journaliste qu'il vient de rencontrer. Cette existence cependant, il sait désormais qu'elle lui est comptée, sa santé n'est pas bonne et cet amour lui est nécessaire pour survivre "je t'aime pour la santé". Qui ne serait pas sensible à cet argument ? Eluard décédera trois ans plus tard.
2 Une femme miroir
Si Eluard avait ponctué son texte, il aurait mis un point d'interrogation après "qui me reflète" car ce vers n'est pas relié au précédent. Jean Cocteau, poète cinéaste contemporain d'Eluard écrivait que les miroirs devraient réfléchir avant de nous renvoyer notre image, boutade qui illustre la vision qu'à Eluard de lui-même, il n'arrive pas à "percer le mur du miroir" autrement dit il ne se reconnaît pas dans l'image qui lui est donnée et il a besoin que cette image soit atténuée, adoucie, réfléchie au second degré par l'intermédiaire de cette médiatrice qu'est la femme. La femme lui donne des images de lui même et du monde extérieur plus positives. La mort est au centre du poème, il a gardé en mémoire "ces morts que j'ai franchies", Gala et Nusch et cette image de tristesse lui est constamment renvoyée. Par la femme aimée il perçoitégalement du monde extérieur des d'harmonies réconfortantes, une nature sans violence, intemporelle, féconde, libre. Eluard pense que son nouvel amour effacera ses pensées de deuil qui l'obsèdent et l'ont conduit au renfermement sur lui même. Il veut renaître, réapprendreà vivre aux cotés de Dominique, retrouver le bonheur qu'il a perdu.
3 On balaie les hésitations
"Je t'aime pour ta sagesse" qui n'est pas la mienne, quel compliment à l'adresse de Dominique qualifiée de "sage" mais il sait que ce mot a plusieurs significations, elle n'est pas la sienne, celle des personnes qui avec expérience sont devenus modérées, prudentes mais plutôt celle de l'enfant, la docilité, l'obéissance. Il se veut moraliste, protecteur contre les pièges de la ferveur de l'inexpérience, et finalement des illusions. Cette rencontre avec Dominique est perçue comme une véritable "réorientation" pour lui comme pour elle, pour lui d'abord car depuis la mort de Nusch, c'est un être complètement "déboussolé" mais pour elle également car il peut être un frein à ses ambitions de journaliste toujours tenté de relater des fait sans les vérifier pour les publier avant les autres. Mais, et on la comprend, Dominique hésite, doute à vivre une liaison avec un homme qui a l'âge d'être son père. Il efface d'un revers de main cette dernière hésitation "Tu crois être le doute et tu n'es que raison". Le poète a retrouvé force et séduction auprès de Dominique. Pour achever son œuvre de séduction et obtenir le "oui" rédempteur de son élue, il utilise comme tous les mortels la flatterie "tu es le grand soleil quand je suis sur de moi". Pour ses grands projets, Eluard a besoin d'un grand soleil pour éclairer la route qu'il compte parcourir avec l'élue de son cœur et il en a bien besoin car il nous donne une situation de lui "sur la paille", dans une grande misère, faisant son chemin de croix avant cette rencontre. Il a besoin de retrouver en Dominique sa conscience comme un écho secret. L'homme et la femme sont ainsi magnifiés par le couple.
Conclusion.
Dans ce poème "Je t'aime" Eluard fait sa biographie faite de deuils amoureux ou physiques, de solitudes. Il veut effacer les derniers doutes de sa nouvelle rencontre et la décider à s'engager avec lui. Il nous fait un bilan exhaustif des avantages que chacun en retirera. Utilisant l'anaphore comme à son habitude, utilisant le "je t'aime" comme un refrain il veut convaincre Dominique que chacun vivra dans la plus parfaite harmonie pour le bien de tous. Ce poème qui figure parmi les derniers poèmes d'amour heureux d'Eluard, n'en a pas la grandeur des débuts mais on y trouve beaucoup d'émotion et de sincérité .

Vocabulaire
Dominique
Dominique Eluard, journaliste, dernière compagne d'Eluard, de son vrai nom Odette Lemort, (1914-12 juin 2000. ) avait 19 ans de moins qu'Eluard et 35 ans lors de sa rencontre au Mexique. C'est une renaissance qu'il salue dans son recueil le Phénix (1951). Pour Éluard, le poème d'amour est une célébration du rôle intercesseur de la Femme, l'inspiratrice, la muse, le lien avec le Monde et l'univers poétique. Les femmes muses et les espoirs idéologiques ont été les deux engagements existentiels et poétiques de Paul Éluard.
Sagesse
Modération, prudence, circonspection mais aussi docilité, obéissance chez l'enfant.
Métonymie
Figure de rhétorique dans laquelle un concept est dénommé au moyen d'un terme désignant un autre concept à travers une relation d'équivalence, la salle pour les spectateurs, le cœur pour les sentiments.
Épithalame
Poème épique composé pour un mariage. Le recueil de poèmes "Le Phénix" est un ardent épithalame où le poète exprime à la fois la constance de sa conscience morale et la reconquête de la foi dans la vie.
Phénix
Dans la mythologie, oiseau fabuleux qui, après avoir vécu plusieurs siècles, se brûle lui même sur un bûcher pour renaître de ses cendres. Selon la légende, lorsqu'il sentait venir sa mort, le phénix édifiait un bûcher de branchages aromatiques et s'y brûlait pour renaître de ses cendres dans une nouvelle jeunesse. Symbole de la vie toujours recommencée, cet oiseau est la figure emblématique d'Eluard. Ce fut d'ailleurs le dernier poème publié de son vivant et constitue une biographie amoureuse du poète.