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ELUARD : Notre vie (Le temps déborde 1947)

j'ai presque peur en vérité
Nush Eluard portrait noir et blanc
par Dora Maar


Notre vie

Notre vie tu l'as faite elle est ensevelie
Aurore d'une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing
Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
Et la mort entre en moi comme dans un moulin

Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ce que nous aimions
Mais la mort a rompu l'équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens

Morte visible Nusch invisible et plus dure
Que la faim et la soif à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Source des larmes dans la nuit masque d'aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence

 

 

 

 

 

 

 

 

 










Commentaire rédigé
1-Le poids grandissant de la mort
2-La mort vécue comme une rupture, un basculement
3- L'expression d'une souffrance

"Le temps déborde" est un recueil publié en 1947 soit quelques mois après le décès brutal et inattendu de sa compagne Nush. Dans tous les poèmes du recueil Eluard revient sur les dix-sept années de vie commune qui se sont brusquement interrompues. Notre vie est le poème le plus connu du recueil, celui ou la mort de Nush est aussi la sienne. La vie avec Nush ne faisait qu'un avec l'emploi de ce possessif notre. Si le second terme est vie, le mot qui revient comme une obsession dans ce poème est la mort.
I Le poids grandissant de la mort
La structure de ce poème en alexandrins réguliers est ce qui retient le lecteur. La mort de sa compagne Nusch, une mort brutale, entrée chez Eluard "comme dans un moulin" apparaît comme une rupture dans la composition du poème autant que dans la vie de l'auteur. L'opposition entre la vie et la mort commence dès le premier vers avec une alternance de 6 pieds sur la vie "Notre vie tu l'as faite" et de 6 pieds sur la mort "elle est ensevelie", puis elle continue avec 1 alexandrin sur la vie "Aurore d'une ville un beau matin de mai" et un autre sur la mort "Sur laquelle la terre a refermé son poing". Les deux alexandrins suivant ont la même structure, puis il y a deux alexandrins sur la vie. Le poème bascule au vers 8, avec la conjonction "mais" qui introduit l'opposition, l'objection. Les 8 derniers vers sont centrés de façon obsessionnelle sur la mort. Cette structure donne à la mort une extension croissante, comme une sorte de débordement. Le titre "Notre vie" est repris de manière anaphorique en début de poème et de seconde strophe et sous des formes diverses dans les vers 6 et 7 "vivre", "donner la vie". Après la structure, le temps des verbes occupe une place importante. Dans "Notre vie tu l'as faite", le passé composé exprime une action résolue qui se continue dans la seconde partie du vers "elle est ensevelie". Ce n'est pas Nusch qui est ensevelie mais bien "Notre vie", la vie commune partagée avec la femme aimée lorsque l'amour et le bonheur du couple donnait vie au monde environnant. Après ce passé composé, l'imparfait aux vers 6 et 7 avec "disais-tu"", "aimions" et enfin le présent aux vers 9 et 10 "vient, va, boit et mange". L'alternance des temps avec celle de la vie et de la mort nous fait prendre conscience de la fuite du temps, l'irrémédiabilité du passé composé précède l'évocation à l'imparfait d'un passé heureux récent qui a fait place à la situation présente. Ces deux notions de temps, de vie et de mort structurent le poème autour d'un vers central, le vers 8 placé de manière équilibrée au centre du poème et qui est précisément, comme la mort, un "déséquilibre". On assisteà une sorte de cassure en deux du poème en son milieu. Le temps passe très vite, il y a eu le début puis récemment et enfin aujourd'hui ce deuil. "Notre vie tu" témoigne la place importante accordée à la femme, moteur du couple. L'univers éluardien est toujours le même, héliocentrique avec au centre le soleil, la femme chérie source de lumière et de toute vie. Nusch est lumière, "aurore" d'un "beau matin de mai", elle éclaire le poète et les dix-sept années de vie commune sont "claires", elle donne vie aux choses environnantes "ce que nous aimions".
II La mort vécue comme une rupture, un basculement
Le poème bascule subitement au vers 8 et la mort apparaît omniprésente, envahissante, obsessionnelle. La mort a brisé définitivement le bonheur du couple, elle a rompu "l'équilibre du temps", mais c'est un événement naturel, courant, familier en quelque sorte. C'est la mort qui va et qui vient, frappe au hasard. Cette bascule, cette opposition est introduite par la conjonction classique "mais". Le vers 8, central "La mort a rompu l'équilibre du temps" renvoie au titre du recueil, "Le temps déborde", le temps s'est brisé laissant échapper son contenu de souffrance comme dans une sorte de débordement. Cette mort est personnifiée, vampirisée, elle "boit et mange", "va et vient", a le masque de la neige" la couleur blanche des cadavres, elle est visible puis invisible "sous la terre". Eluard par l'énumération sans ponctuation d'éléments antithétiques ""visible"/invisible", "sur la terre/sous la terre" crée un effet d'entassement, d'écrasement du poids de la mort, ce poids qui a détruit l'équilibre. Cette mort, à la différence d'un Verlaine dans son "Pierrot", ce n'est pas l'aspect "visible", le linceul que retient Eluard mais la thématique de l'enterrement. Nush qui est clairement citée est "ensevelie", "sous la terre", "la terre a refermé son poing".
III L'expression d'une souffrance
Les mots souffrance ou douleur n'apparaissent pas dans le poème, mais paradoxalement l'insupportable constat de la disparition s'exprime par l'évocation de la vie puis par celle de la mort et enfin par l'incapacité d'en parler. Cette vie qui renvoyait au passé du premier vers puis a l'imparfait disparaît dans le dernier vers, "Mon passé se dissout". En utilisant la voie pronominale, le poète témoigne que cette action se fait sans sa volonté. La souffrance est cependant traduite par la constante alternance vie/mort, visible/invisible, présence/absence qui apparaît comme une tentative désespérée du poète de faire réapparaître Nusch. Le point final prend un sens particulier dans la reconnaissance de sa propre impuissance, avec la mort de Nusch le poète a cessé d'exister, il meurt lui aussi, "il fait place au silence", silence de recueillement ou silence d'écrivain, il ponctue sa phrase d'un point final, seul signe de ponctuation du poème.
Conclusion
Ce poème , surtout remarquable dans sa structure et l'usage des temps, exprime de façon lyrique l'absence de sa compagne. Expression de la douleur, du déchirement, les 15 alexandrins de ce poème judicieusement agencés, sans ponctuation exprime toute la densité du malheur de notre poète désespéré.

Vocabulaire
Mais
conjonction indiquant une opposition ou introduisant une objection, une restriction.
Le temps déborde
Plusieurs sens bien évidemment, un premier sens, la durée des jours qui est toujours plus longue dans les mauvais moments, le temps semble plus long donnant l'impression qu'il déborde de leur durée habituelle.
Déborder, c'est aussi dépasser, s'étendre au-delà des bornes de quelque chose. Une vie est contenue entre les bornes de la naissance et de la mort. Le temps déborde, c'est le temps après la mort, en dehors des limites de la vie.
Déborder, c'est aussi répandre hors de son contenant, la mort de Nush se répand au-delà de la vie commune d'Eluard et de Nusch.

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