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Eglise
catholique avec la croix au dessus de l'autel
Poème :
La mort l'amour la vie
(Derniers poèmes d'amour)
J'ai cru pouvoir briser la profondeur l'immensité
Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme un mort raisonnable qui a su mourir
Un mort non couronné sinon de son néant
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Du poison absorbé par amour de la cendre
La solitude m'a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie
Je voulais partager la mort avec la mort
Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie
Tout effacer qu'il n'y ait rien ni vitre ni buée
Ni rien devant ni rien derrière rien entier
J'avais éliminé le glaçon des mains jointes
J'avais éliminé l'hivernale ossature
Du vœu de vivre qui s'annule.
Tu es venue le feu s'est alors ranimé
L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoile
Et la terre s'est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J'avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J'avançais je gagnais de l'espace et du temps
J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière
Là vie avait un corps l'espoir tendait sa voile
Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait à l'aurore des regards confiants
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta bouche était mouillée des premières rosées
Le repos ébloui remplaçait la fatigue
Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.
Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une boule énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n'est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent.
Les hommes sont faits pour s'entendre
Pour se comprendre pour s'aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps. |
Commentaire
rédigé
1-La mort de Nusch (1946) difficile à supporter
2-L'amour de Dominique ranime sa flamme
3-La vie continue, un nouvel espoir
La poésie et l'amour ont toujours été en étroite relation, c'est un thème poétique éternel. Mais ce sentiment amoureux a pourtant connu bien des mutations car il renvoie aujourd'hui à des réalités très différentes. Certaines images de l'amour sont cependant récurrentes. Poète de l'amour, Paul Éluard n'échappe pas aux stéréotypes classiques.
1-La mort de Nusch (1946) difficile à supporter
"J'ai cru pouvoir briser la profondeur", Eluard a bien essayé d'échapper au chagrin provoqué par la mort de Nusch mais il ne peut supporter son absence, il est désespéré, nu. Toutes ses tentatives de consolation sont demeurées vaines, il a pensé au suicide et accompagner sa compagne dans la mort. Il a essayé d'en effacer même le souvenir, il n'a plus la force de vivre. Eluard a accumulé les difficultés, Gala sa première femme le quitte pour un peintre, une autre Nusch qui décède et enfin Dominique dont il vient de faire connaissance. Dans son deuil, "Il s'est étendu sur des vagues absurdes", a souhaité mettre fin à ses jours, mourir pour ne plus souffrir. La mort qui compose le premier tiers du titre de ce poème est le thème de la première strophe.
2-L'amour de Dominique ranime sa flamme
Trois ans après le décès de Nusch,
Eluard vient de faire la connaissance de Dominique, "elle
est venue le feu s'est alors ranimé", aucune virgule, aucune
ponctuation, aucune pause. Sans amour, Éluard est dans l'obscurité,
il a besoin de la femme solaire pour l'éclairer. A peine connue,
c'est une nouveau départ "la solitude était vaincue",
"la vie avait un corps". Eluard a désormais un nouveau
guide. Parmi les stéréotype éluardien, l'image de
la femme associée à la lumière, symbole de pureté,
de majesté, de beauté. La rencontre avec la lumière
s'assimile à la rencontre amoureuse, "j'allais vers toi j'allais
sans fin vers la lumière". Plusieurs d'images d'Eluard associent
la femme à la chaleur et au soleil dissipateur des ténèbres
ou des brouillards, "le feu", "le rayon de tes bras entrouvraient
le brouillard". Outre la femme métaphore
du soleil, on retrouve l'image de la femme-enfant
synonyme de pureté, et celle de la femme-nature.
Par une fusion entre la nature et la femme, certaines parties du corps,
souvent les mêmes dans toute la poésie éluardienne,
font l'objet de comparaison avec le paysage, "Ta bouche était
mouillée des premières rosées". Éluard
idéalise le sentiment amoureux, l'amour et la femme ont tous les
pouvoirs. Tout d'abord, ils sont forces de vie, "le
repos ébloui remplaçait la fatigue", c'est-à-dire
qu'ils ont le pouvoir de donner ou régénérer
la vie en lui donnant un sens, en donnant une motivation à
la vie. Eluard multiplie les parallélismes entre
la femme et la nature "Tu es venue le feu s'est
alors ranimé", " Et la terre s'est recouverte".
L'amour est devenu une nécessité vitale
pour Éluard, lui assurant sa présence au monde, lui donnant
vie. L'amour a un pouvoir infini sur la mort et l'absence. En fait, Éluard
nous dit que le sentiment amoureux est sans doute le
seul remède à la souffrance
et au chagrin et qu'il est un élément essentiel à
la quête spirituelle d'un bonheur durable. L'amour,
seconde partie du titre occupe toute la seconde strophe.
3-La vie continue, un nouvel espoir
Quand on est amoureux, tout paraît beau autour
de soi et même "les champs sont labourés les usines
rayonnent". Le sentiment amoureux redonne l'espoir,
confiance et inspiration ; tout ce que la mort et la douleur ont détruit,
l'amour le reconstruit. L'amour est souvent une relation narcissique,
car c'est soi qu'on aime à travers l'autre, sans
amour on ne peut s'accepter. L'amour est également synonyme de
beauté, d'entente cordiale, il efface la laideur
et les difficultés et nous fait prendre conscience des beautés
de la Terre. L'amour donne foi en l'humanité,
dans la fraternité des hommes faits pour s'entendre,
se comprendre, s'aimer, avoir "des enfants qui deviendront pères
des hommes" ou qui "réinventeront les hommes". L'image
de la femme-mère, associée à la fécondité
est un thème favori chez Eluard. Les champs labourés, le
nid, la mer, la moisson, les fruits, le ventre, sont des termes récurrents
dans les poèmes d'Eluard. La femme apporte également
sécurité et protection au poète,
on se souvient qu'elle l'aidait à passer la nuit dont il avait
si peur. La vie, dernière partie du titre occupe la dernière
strophe.
Conclusion
Ce poème nous présente une conception toute
faite et trop souvent utilisée du sentiment
amoureux et de la femme, conception qui relève d'une idéalisation.
En trois étapes, sur trois strophes, il nous décrit comment
il a retrouvé goûtà la vie après le deuil de
Nusch. Eluard cherche à nous démonter que l'absence d'amour
est synonyme de mort et que l'amour c'est la beauté, la fraternité
du monde. L'amour qu'il nous décrit est fortement idéalisé,
grand, fort, beau, il doit être bien difficile à trouver.
Éluard nous chante un amour que chacun rêve
de connaître et qui correspond à l'image que nous nous faisons
de la relation amoureuse avant de la confronter à la réalité.
Cet amour utopique risque cependant de mener au désenchantement
et à la désillusion, comme l'a connu Éluard avec
Gala lorsqu'elle quitta pour Salvador Dali. L'amour reste donc pour Éluard,
comme pour tous les amoureux du monde, un phénomène complexe
et bien mystérieux fait d'admiration, et d'une foule de petites
choses.
Vocabulaire
Ma prison aux portes vierges
La prison métaphore de la solitude, en prison on est seul, les portes sont vierges lorsque personne n'entre, qu'il n'y a aucune visite. Eluard au contraire a eu beaucoup de marques d'amitié à la mort de Nusch.
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Eluard a pensé au suicide après la mort de Nusch.
Par amour de la cendre
Symbole de la vie toujours recommencée, le Phénix, oiseau mythique, figure emblématique d'Eluard. Selon la légende, quand il sentait venir la mort, le Phénix édifiait un bûcher de branchages aromatiques, il s'y brûlait et renaissait de ses cendres dans une nouvelle jeunesse.
Ta chair claire
Dominique était beaucoup plus jeune qu'Eluard qui avait 50 ans.
Aurore
Lever du jour
Ponctuation
Aucun signe de ponctuation comme dans beaucoup de poèmes d'Eluard.
Les femmes d'Eluard
Paul ELUARD a eu trois épouses :
- GALA
De son véritable nom Helena Dimitrievna DIAKONOVA, qu'il a épousée en 1916, et à qui il a dédié un recueil "L'amour la poésie" publié en 1929. Elle a été la première inspiratrice de sa poésie et a eu sur sa carrière poétique une influence déterminante. Ils ont eu une fille, Cécile. Elle l'a quitté pour Salvador DALI en 1930.
-NUSH.
En 1929, il a rencontré NUSH, de son véritable nom Maria BENZ, une belle alsacienne qui sera sa nouvelle muse et compagne et qu'il a épousée en 1934. Ce sera une nouvelle grande histoire d'amour jusqu'à son décès brutal en 1946 d'une hémorragie cérébrale. La douleur de sa mort lui a inspiré "Le temps déborde" en 1949.
-LAURE Dominique
Il a rencontré sa dernière femme, Dominique LAURE, au congrès de la paix de Mexico en 1949 et ils se sont épousés en 1951, année de la publication du "Phenix", recueil qui lui est dédié.
Paul ELUARD esr né en 1895 et décédé en novembre 1952 (57 ans).
Nusch Éluard
Née Marie Benz est née le 21 juin 1906 à Mulhouse et décédée le 28 novembre 1946 à Paris en France. C'est un modèle et une égérie des surréalistes comme Man Ray et la deuxième épouse de Paul Éluard (1934-1946, 12 ans de mariage).
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