03/04/2023
Paul Eluard expliqué
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PAUL ELUARD : Le sourd et l'aveugle (1926)




Chien guide d'aveugle
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Poème : Le sourd et l'aveugle


"Le sourd et l'aveugle", est le 5ème poème de la 2ème section "Mourir de ne pas mourir" de Capitale de la douleur" entre le poème "L'amoureuse" et "L'habitude"

Gagnerons-nous la mer avec des cloches
Dans nos poches, avec le bruit de la mer
Dans la mer, ou bien serons-nous les porteurs
D'une eau plus pure et silencieuse ?


L'eau se frottant les mains aiguise des couteaux.
Les guerriers ont trouvé leurs armes dans les flots
Et le bruit de leurs coups est semblable à celui
Des rochers défonçant dans la nuit les bateaux
.

C'est la tempête et le tonnerre. Pourquoi pas le silence
Du déluge, car nous avons en nous tout l'espace rêvé
Pour le plus grand silence et nous respirerons
Comme le vent des mers terribles, comme le vent


Qui rampe lentement sur tous les horizons.

Plan du commentaire composé
1-Une critique de Gala et des surréalistes
2-Un être déprimé, passif
3-La fin de l'aventure surréaliste


Commentaire composé rédigé
"Le sourd et l'aveugle" est le 5ème poème de la seconde section "Mourir de ne pas mourir" du recueil "Capitale de la douleur", section qui trouve son origine dans un poème inspiré à Sainte Thérèse d'Avila vers 1580 où Thérèse nous écrit son calvaire, sa vie sans vivre, sa douleur et qui se termine par "que je meurs de ne pas mourir". Le titre est repris par Eluard comme la douleur de l'homme prisonnier d'une société étrangère à ses aspirations et qui ne rencontre plus d'écho dans la femme qu'il aime, devenue l'aveugle qui ne le regarde plus parce que lui est devenu sourd, qu'il ne l'a pas écoutée.

1-La critique de Gala et des surréalistes

"Le sourde et l'aveugle" le sourd étant Eluard, l'aveugle, Gala, montre autant les réticences d'Eluard envers les évolutions de mouvement surréaliste initié par André Breton, dont le personnage Nadja en est l'illustration par son internement à la suite d'excentricités, qu'envers Gala, la femme rencontrée dans un sanatorium et qui en 1923, date à laquelle est écrit ce poème a une liaison incestueuse avec le peintre Max Ernst qu'héberge le couple. Mourir de ne pas mourir, la section du poème est placée sous le signe des problèmes sentimentaux de ce ménage à trois. Mais les critiques s'adressent également aux surréalistes qui fustigent comme une hérésie la conception traditionnelle de la poésie chez Eluard. Eluard s'éloigne de plus en plus de ce mouvement dont il prend conscience des dérives, des dangers, et des excès. On le sait Capitale de la douleur, malgré sa structuration en sections repose sur une réalité intime, celle d'Eluard et de Gala inspiratrice et destinataire des poèmes et pour cette raison mal connue et souvent inintelligible en dehors des deux amants. Le "nous" qui commence le poème peut tout à la fois faire référence au groupe des surréalistes, ou à un "nous-deux" avec Gala. Le groupe des surréalistes est un groupe hétéroclite, composé de poètes mais aussi d'artistes, peintres, musiciens qui se livrent à certaines expériences d'automatismes psychiques, verbo-visuel sans contrôle de la raison pour une transformation décisive de l'homme et à travers lui du monde qui se veut révolutionnaire. La première strophe peut poser le choix qui s'impose à l'Eluard sur son devenir dans le mouvement surréaliste. Le surréalisme doit-il rechercher la pureté en poésie symbolisée par une eau transparente et cristalline dans laquelle l'homme peut refléter son image, "Serons-nous les porteurs / D'une eau plus pure et silencieuse ?" ou celle d'un naufrage pour avoir gagné la haute mer sans avertir et trop lourdement lesté par de grosses cloches, "Gagnerons-nous la mer avec des cloches dans nos poches ?", les cloches sont les cloches de la libération qui résonnent, mais elles sont cachées, comme étouffées dans les poches pour ne pas alerter tout le monde. Les cloches sont des objets lourds qui ne peuvent flotter. On fait le rapprochement avec le départ seul d'Eluard, sans même avertir ses amis, en mer, pour une sorte de suicide raté. Mais le nous pourrait aussi bien s'adresser à Gala comme une invitation au départ, loin de tout et sans rien "des cloches dans les poches" en référence au monde des miséreux. Eluard choisit de faire une pause, de s'arrêter, de mettre un terme à ses expériences surréalistes autant qu'à ses déboires conjugaux. Il demande le silence car on s'imagine que les querelles tant chez les surréalistes que dans le couple devaient être nombreuses. Eluard marque ainsi sa distance vis-à-vis des expériences en cours chez les surréalistes, dont la dernière, après l'écriture automatique et le récit de rêve, est celle de la parole hypnotique ou télépathique, qui, si pleine de révélations soit-elle, ne saurait pour Eluard être assimilée à la poésie, ce lent travail de création.

2-Un être déprimé, passif

Breton lecteur de Capitale de la Douleur refusait à ce recueil composé de mots assemblés par automatisme tout mérite artistique et n'y voyait que la révélation de l'inconscient des déchirements de cœur du poète. Les déchirements, sont toujours des tempêtes et du tonnerre, des éléments qui sont d'ordinaire paisibles y acquièrent une force considérable. L'eau, que l'on fait couler pour se laver les main aiguise dans le poème la lame du couteau frottée sur la meule, alors qu'elle ne fait que la refroidir très passivement, et ainsi personnalisée, elle est surprise de sa force. Le guerrier qui trouve des armes dans les flots, peut-être en faisant échouer les navires sur la côte, les rochers qui défoncent les bateaux, sont des images incohérentes de la réalité et acquises probablement lors de sommeils, de cauchemars mortifères d'un être dépressif pour qui tout est sombre, tout est détruit. La vision du monde d'un être dépressif est noire, fermée et anéantit tous ceux qui s'y aventurent. Le poète à la préférence pour le recueillement, l'isolement, le désert, "le silence du déluge" et la respiration profonde d'un vent rampant.

3-La fin de l'aventure surréaliste
"Nous avons en nous tout l'espace rêvé", est une dernière invitation au retour de Gala comme à la fin de l'expérience surréaliste. L'espace rêvé, espace à deux est une vision optimiste. L'aveugle peut avoir des images intérieures par le rêve, par la pensée, même s'il ne voit pas la réalité, le sourd peut écouter une musique intérieure sans percevoir les bruits et les sons. L'aveugle et le sourd sont exclus de la plupart des sensations que peuvent avoir les personnes disposant de la totalité de leurs sens mais ils ont en eux un espace rêvé ou reconstitué. Le monde dans la poésie d'Eluard a souvent la couleur de l'imaginaire, un imaginaire encadré par des images réelles d'eau, de feu, de ciel, de vent, autant d'éléments visuels et sonores accessibles qui maintiennent la cohérence du poème. La tempête et le tonnerre peuvent s'appréhender de plusieurs façons, le silence du Déluge ne correspond à aucune réalité, mais à une notion abstraite. Le monde rêvé est forcément un monde idéalisé sans contraintes, libre, c'est la raison des vers mêlés dans ce poème, combinaison de vers ne comportant pas le même nombre de syllabes, une audace limitée, La Fontaine le faisait avant lui. Ici le premier vers a 10 pieds, le second 10 également puis le troisième 11 et le dernier 9, les rimes sont absentes car Eluard en refuse son ronronnement mécanique. Ce monde rêvé, imaginaire, idéalisé n'impose aucun déplacement, aucun danger. En restant immobile on peut avec un peu d'imagination sentir le vent de tous les horizons. Si on a perdu la vue, si on a perdu l'ouïe, l'odorat et un peu d'imagination peuvent suffire au plus grand des bonheurs.

Conclusion

"Le sourd et l'aveugle" est un poème hétérométrique, chahuté, déchiré qui traduit toute la souffrance du poète dans ses démêlés conjugaux avec Gala autant que ses démêlés avec les surréalistes. Le poème se termine cependant par une raison tant au retour de l'amour de Gala que de la fin de ses expériences surréalistes, car "nous avons en nous tout l'espace rêvé" et en constitue le point d'orgue. Cette raison vit le divorce du poète et des surréalistes mais pas le retour de l'amour de Gala.

Vocabulaire
Hétérométrique
Du grec hétéros, autre. La longueur des vers est irrégulière, en majorité ce sont des alexandrins.
Surréalisme
Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique et morale.
Déluge
D'après la bible, inondation universelle dont seuls, Noé, sa famille et des couples d'animaux réchappèrent. Le silence du déluge est un silence de mort, complet.
L'espace rêvé
Espace imaginaire
Car
conjonction indiquant que l'on va énoncer la cause, la preuve, la raison de ce que l'on vient de formuler.


Aveugle ou sourd ?

Lorsque j'étais enfant, je me demandais souvent s'il valait mieux, quitte à souffrir d'une infirmité, être aveugle plutôt que sourd. Évidemment, l'usage plénier des cinq sens est préférable, mais, avec l'âge, on sait bien que nos facultés sensitives diminuent et même parfois disparaissent. Alors, qu'est-ce qui est préférable ? Être aveugle ou sourd ? Je n'ai jamais pu répondre à la question. On dit parfois que les aveugles sont joyeux et les sourds, tristes. Mais c'est une généralisation hâtive. Aveugle, je ne pourrais plus voir les gens, contempler la nature, m'émerveiller de la beauté ; mais sourd, je ne pourrais plus écouter de la musique, dialoguer facilement avec les autres. A plus forte raison si j'étais sourd-muet. A la réflexion, je crois que le pire est quand même d'être sourd-muet. L'aveugle, qui ne voit pas le superficiel, peut connaître, dans une relation profonde avec autrui, le bonheur de la communication vraie. Le sourd-muet, certes, voit. Mais il ne voit que l'extérieur des choses et le superficiel des personnes. Il ne peut entrer en communication, de nos jours, qu'avec quelques spécialistes, notamment des éducateurs, qui ont appris et fait apprendre le langage des signes. Mais encore une fois, il est préférable de pouvoir utiliser ses cinq sens et d'en faire un plein usage.


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