15/01/2017
Eluard expliqué
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ELUARD : Leurs yeux toujours purs (Capitale de la douleur 1926)

Gilles de Watteau
Héléna Eluard (Gala)
Poème
Leurs yeux toujours purs
"Leurs yeux toujours purs", 22ème poème sur 45 de la section finale "Nouveaux poèmes" de Capitale de la douleur.

Jours de lenteur, jours de pluie,
Jours de miroirs brisés et d'aiguilles perdues,
Jours de paupières closes à l'horizon des mers,
D'heures toutes semblables, jours de captivité,

Mon esprit qui brillait encore sur les feuilles
Et les fleurs, mon esprit est nu comme l'amour,
L'aurore qu'il oublie lui fait baisser la tête
Et contempler son corps obéissant et vain.

Pourtant j'ai vu les plus beaux yeux du monde,
Dieux d'argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,
De véritables dieux, des oiseaux dans la terre
Et dans l'eau, je les ai vus.

Leurs ailes sont les miennes, rien n'existe
Que leur vol qui secoue ma misère,
Leur vol d'étoile et de lumière (1)
Leur vol de terre, leur vol de pierre

Sur les flots de leurs ailes, Ma pensée soutenue par la vie et la mort.

Plan du commentaire composé
Une paronomase d'yeux/dieux
I- Les jours de tristesse
II- L'expérience passée
III- Une expérience de dieu-oiseau

Commentaire composé rédigé
Ce poème de dix huit vers libres, proches de l'alexandrin, ponctué irrégulièrement de virgules a une structure originale. Entre le titre énigmatique et le dernier vers, isolé, le poème semble enfermé dans cette structure. Le poème de compose de trois quatrains et d'un quintile final.
1 Des jours de tristesse
Héléna Eluard plus connue sous le nom de Gala brisa tant le cœur d'Eluard que celui de Dali pour qui elle quitta notre poète. Désormais seul, son esprit est "nu" comme son amour. Les jours tous semblables sont d'une infinie tristesse, le mot "jour" revient cinq fois, ce sont d'abord "des jours de lenteur" des jours de grande fatigue physique et psychique, puis "des jours de pluie", d'humeur maussade, "des jours de miroir brisés", jours de malheur, "des jours d'aiguille perdues", des jours à chercher et à ne rien trouver, "des jours de paupières closes" des jours de dépression, d'isolement, de fermeture sur soi-même. Cette longue énumération de forme anaphorique est suivie d'un second quatrain plus régulier dans la longueur des vers, des hendécasyllabes et un alexandrin final. Il commence par une proposition principale, "Mon esprit" à quoi est subordonnée une proposition relative à l'imparfait exprimant un passé récent dans lequel notre poète "brillait encore", éclairant et donnant vie à la nature. Désormais son étoile est bien pâle, il est "nu", honteux, atone. L'aurore, ce moment si particulier du jour à son réveil, qu'il affectionnait, ce moment d'espoir, de projets, il en a honte désormais, il plie la tête en signe de défaite.
2 l'expérience passée d'un dieu-oiseau
Notre poète va puiser désormais dans ses souvenirs pour chercher les raisons de son déclin, des oppositions qu'il introduit par l'adverbe "Pourtant". Il se rappelle avoir vu "les plus beaux yeux du monde", on pense à ceux de sa compagne Gala, mais cela n'explique pas le titre "leurs yeux toujours purs". Avec l'adjectif possessif "leurs" au pluriel, ce ne peuvent être ceux d'une seule personne. En utilisant la paronomase, le glissement de sens d'yeux sur dieu, on comprend qu'il s'agit dans le titre des yeux des dieux, ils sont purs comme ceux des statues, sans larmes, les dieux jouissant de la félicité. Leur évocation se développe sur les trois vers suivants, ces dieux sont des "dieux d'argent qui tenaient des saphirs dans leur mains", les yeux sont assimilés à des saphirs, pierres précieuses transparentes, le plus souvent bleues rappelant étrangement les yeux bleus de Gala. Ces dieux ont des pouvoirs extraordinaires, ce sont des dieux-oiseaux, ils n'évoluent pas dans leur élément habituel, l'air, qui serait trop banal, mais en triomphant des éléments les plus inhabituels, les plus hostiles, "dans la terre", "dans l'eau". Ces oiseaux rappellent étrangement les "archipels sidéraux" et les "millions d'oiseaux d'or" du "bateau ivre" de Rimbaud. En répétant "je les ai vus", "j'ai vu", Eluard nous affirme toute la vérité de son expérience à la façon de la voyance de Rimbaud.
3 Une expérience de dieu-oiseau
Le paysage éluardien devait s'ouvrir à l'infini pour être un espace de bonheur, infini dans lequel il devait devenir l'égal d'un Dieu. Dans cette ascension l'imaginaire du poète est fondamentalement aérien dans laquelle vent, brise, nuage, oiseau aile circulent généreusement. Les ailes de ces dieux-oiseaux, ce sont les siennes. Notre poète veut affirmer qu'il s'identifie à ces dieux-oiseaux. A la négativité de sa vie que "rien n'existe", que rien n'a d'importance succède un rejet qui nous révèle la suite, la seule préoccupation du poète, l'obsession, se vouer entièrement et seulement à ce "vol" qu'il décrit entre les étoiles, en pleine lumière, étendu sur la terre, solide, dur comme "la pierre". Ce vol est seul capable de secouer "la misère", la désespérance, le spleen qui l'a envahi. Sa pensée est désormais reliée à ce mince soutien de souvenirs fait d'images, même divinisées, "d'ailes", de "vol", d'oiseaux", de "dieux", des images de mouvement, de vie" qui compensent celles de son amour mort. Un bien fragile équilibre.
Conclusion
Avec le départ de Gala, Eluard se retrouve dans le même état d'esprit que Baudelaire. Tout rapproche Eluard et Baudelaire même les titres des recueils "Capitale de la Douleur" et "Fleurs du mal" . Gala était sa métropole, le cœur de son royaume, elle le fait souffrir. Les cris de désarroi l'emporte, et de très loin, sur les chants de bonheur. Mais son évocation indirecte à travers ses yeux bleus lui redonne une aspiration, un nouvel élan, une acceptation de sa condition et finalement son désir de vivre semble plus fort que sa pensée de mourir.

Vocabulaire
Pourtant
Avec "Mais" marque une opposition, une restriction.
Paronomase
Artifice littéraire, figure de style qui consiste à rapprocher les paronymes, mots de sens différents mais de forme voisine, conjoncture et conjecture, collision et collusion, d'yeux et dieu.
Saphir

Pierre précieuse transparente, le plus souvent bleue
Dieu
Avec une majuscule, dans les religions monothéistes, être suprême (au dessus de tout) créateur de toutes choses et sauveur du Monde.
Avec une minuscule, dans les religions polythéistes, être supérieur, puissance surnaturelle.
Dans le poème dieu est en minuscule, c'est donc le second sens.
Aile
Membre mobile assurant le vol (oiseau, insecte).
Paul Eluard dont le véritable nom était Eugène Grindel (grain d'ailes) a beaucoup joué sur son patronyme.
Aurore
Lueur qui précède le lever du soleil, moment où le soleil va se lever, début d'une nouvelle journée

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