
Héléna Eluard (Gala)
Poème :
Leurs yeux toujours purs
"Leurs yeux toujours purs", 22ème poème sur 45 de la section finale "Nouveaux
poèmes" de Capitale de la douleur.
Jours de lenteur, jours de pluie,
Jours de miroirs brisés et d'aiguilles perdues,
Jours de paupières closes à l'horizon des mers,
D'heures toutes semblables, jours de captivité,
Mon esprit qui brillait encore sur les feuilles
Et les fleurs, mon esprit est nu comme l'amour,
L'aurore qu'il oublie lui fait baisser la tête
Et contempler son corps obéissant et vain. Pourtant j'ai vu les plus beaux yeux du monde,
Dieux d'argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,
De véritables dieux, des oiseaux dans la terre
Et dans l'eau, je les ai vus.
Leurs ailes sont les miennes, rien n'existe
Que leur vol qui secoue ma misère,
Leur vol d'étoile et de lumière
(1)
Leur vol de terre, leur vol de pierre
Sur les flots de leurs ailes, Ma pensée soutenue par la vie et la mort. |
Plan
du commentaire composé
Une paronomase d'yeux/dieux
I- Les jours de tristesse
II- L'expérience passée
III- Une expérience de dieu-oiseau
Commentaire
composé rédigé
Ce poème de dix huit vers libres, proches de l'alexandrin, ponctué
irrégulièrement de virgules a une structure originale. Entre
le titre énigmatique et le dernier vers, isolé, le poème
semble enfermé dans cette structure. Le poème de compose
de trois quatrains et d'un quintile final.
1 Des jours de tristesse
Héléna Eluard plus connue sous le nom de
Gala brisa tant le cur d'Eluard que celui de Dali
pour qui elle quitta notre poète. Désormais seul,
son esprit est "nu" comme son amour. Les jours tous semblables
sont d'une infinie tristesse, le mot "jour"
revient cinq fois, ce sont d'abord "des jours de lenteur" des
jours de grande fatigue physique et psychique, puis "des jours de
pluie", d'humeur maussade, "des jours de miroir brisés",
jours de malheur, "des jours d'aiguille perdues", des jours
à chercher et à ne rien trouver, "des jours de paupières
closes" des jours de dépression, d'isolement, de fermeture
sur soi-même. Cette longue énumération de forme anaphorique
est suivie d'un second quatrain plus régulier dans la longueur
des vers, des hendécasyllabes et un alexandrin final. Il commence
par une proposition principale, "Mon esprit"
à quoi est subordonnée une proposition relative à
l'imparfait exprimant un passé récent dans lequel
notre poète "brillait encore", éclairant et donnant
vie à la nature. Désormais son étoile est bien pâle,
il est "nu", honteux, atone. L'aurore, ce moment
si particulier du jour à son réveil, qu'il affectionnait,
ce moment d'espoir, de projets, il en a honte désormais, il plie
la tête en signe de défaite.
2 l'expérience passée d'un
dieu-oiseau
Notre poète va puiser désormais
dans ses souvenirs pour chercher les raisons de son déclin,
des oppositions qu'il introduit par l'adverbe "Pourtant". Il
se rappelle avoir vu "les plus beaux yeux du monde", on pense
à ceux de sa compagne Gala, mais cela n'explique
pas le titre "leurs yeux toujours purs". Avec
l'adjectif possessif "leurs" au pluriel, ce ne peuvent être
ceux d'une seule personne. En utilisant la paronomase,
le glissement de sens d'yeux sur dieu, on comprend qu'il s'agit dans le
titre des yeux des dieux, ils sont purs comme ceux des
statues, sans larmes, les dieux jouissant de la félicité.
Leur évocation se développe sur les trois vers suivants,
ces dieux sont des "dieux d'argent qui tenaient des saphirs dans
leur mains", les yeux sont assimilés à des saphirs,
pierres précieuses transparentes, le plus souvent bleues rappelant
étrangement les yeux bleus de Gala. Ces dieux ont des pouvoirs extraordinaires, ce
sont des dieux-oiseaux, ils n'évoluent pas dans leur élément habituel, l'air, qui serait trop banal, mais en triomphant
des éléments les plus inhabituels, les
plus hostiles, "dans la terre", "dans
l'eau". Ces oiseaux rappellent étrangement les "archipels
sidéraux" et les "millions d'oiseaux d'or" du "bateau
ivre" de Rimbaud. En répétant "je les ai vus",
"j'ai vu", Eluard nous affirme toute la vérité
de son expérience à la façon de la voyance
de Rimbaud.
3 Une expérience de dieu-oiseau
Le paysage éluardien devait s'ouvrir à l'infini pour être un espace de bonheur, infini dans lequel il devait devenir l'égal d'un Dieu. Dans cette ascension l'imaginaire du
poète est fondamentalement aérien dans laquelle vent, brise,
nuage, oiseau aile circulent généreusement.
Les ailes de ces dieux-oiseaux, ce sont les siennes. Notre poète
veut affirmer qu'il s'identifie à ces dieux-oiseaux. A la négativité
de sa vie que "rien n'existe", que rien n'a d'importance succède un rejet qui nous révèle la suite, la seule
préoccupation du poète, l'obsession, se vouer entièrement
et seulement à ce "vol" qu'il décrit entre les
étoiles, en pleine lumière, étendu sur la terre,
solide, dur comme "la pierre". Ce vol est seul
capable de secouer "la misère", la désespérance,
le spleen qui l'a envahi. Sa pensée est désormais reliée
à ce mince soutien de souvenirs fait d'images, même divinisées,
"d'ailes", de "vol", d'oiseaux", de "dieux",
des images de mouvement, de vie" qui compensent celles de son
amour mort. Un bien fragile équilibre.
Conclusion
Avec le départ de Gala, Eluard se retrouve dans le même état
d'esprit que Baudelaire. Tout rapproche Eluard et Baudelaire même
les titres des recueils "Capitale de la Douleur" et "Fleurs
du mal" . Gala était sa métropole, le cur de
son royaume, elle le fait souffrir. Les cris de désarroi l'emporte,
et de très loin, sur les chants de bonheur. Mais son évocation
indirecte à travers ses yeux bleus lui redonne
une aspiration, un nouvel élan, une acceptation de sa condition
et finalement son désir de vivre semble plus fort
que sa pensée de mourir.
Vocabulaire :
Pourtant
Avec "Mais" marque une opposition, une restriction.
Paronomase
Artifice littéraire, figure de style qui consiste à rapprocher les paronymes, mots de sens différents mais de forme voisine, conjoncture et conjecture, collision et collusion, d'yeux et dieu.
Saphir
Pierre précieuse transparente, le plus souvent bleue
Dieu
Avec une majuscule, dans les religions monothéistes, être
suprême (au dessus de tout) créateur de toutes choses et
sauveur du Monde.
Avec une minuscule, dans les religions polythéistes, être supérieur, puissance surnaturelle.
Dans le poème dieu est en minuscule, c'est donc le second sens.
Aile
Membre mobile assurant le vol (oiseau, insecte).
Paul Eluard dont le véritable nom était Eugène Grindel (grain d'ailes) a beaucoup joué sur son patronyme.
Aurore
Lueur qui précède le lever du soleil, moment où le soleil va se lever, début d'une nouvelle journée
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