15/01/2017
Eluard expliqué

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ELUARD : La courbe de tes yeux (Capitale de la douleur 1926)


Gilles de Watteau
Poème
La courbe de mes yeux
(La courbe de mes yeux est l'avant dernier des "Nouveaux poèmes" dernière section de "Capitale de la douleur")

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu
.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards


Plan du commentaire composé

Le regard, L'amour et la solitude
I- Les yeux, miroirs de la vie.
1. L'œil miroir du monde extérieur
2. Les yeux voient et sont vus
3. L'œil organe poétique par excellence
II- La vue, intériorisation du monde
1. Le moi perçu comme unité agissante
2. Voir c'est comprendre et agir
3. Les yeux fertilisent ceux de l'amant.
III- La lumière et l'innocence
1. Grâce à la femme tout devient visible
2. Tristesse et beauté
3. Femme et lumière


Commentaire composé rédigé
Comme dans toute oeuvre surréaliste, Paul Eluard joue sur les contrastes d'images habilement mélangées. La double courbe des yeux en forme d'amande qui d'ordinaire entoure la partie colorée, l'iris de l'œil, fait ici le tour du cœur du poète pris au sens d'intimité. Dans la relation amoureuse l'existence est simultanément exaltation d'un jaillissement et bonheur d'une intimité. Les images habituelles du nid et du ventre , images de circularité enveloppante, de rondeur close et protectrice sont ici remplacées par la thématique du miroir amoureux, les yeux et les mains. Les sentiments du poète sont visités, explorés par le regard de la femme, le "cœur" de l'amant se trouve enveloppé par le regard féminin. Eluard précise la fonction habituelle de l'œil que l'on ouvre à la naissance (auréole du temps) et que l'on ferme la nuit (berceau nocturne). Il donne à l'œil de la femme une fonction importante, en ne voyant pas les sentiments de l'amant, il condamne tout souvenir chez l'être aimé qui perd ainsi toute identité. Le poète met les sentiments et l'amour de la femme au centre de son action. Lorsque les yeux de l'amant ne sont pas vus par ceux de la femme aimée, l'être est comme plongé dans l'obscurité, comme aveugle sur lui même et sur le monde. Deux solitudes se juxtaposent et ne communiquent plus entre elles, le moi et le monde extérieur. L'homme déçu est incapable de contempler le monde. Sans amour, sans sentiment, le poète n'est plus rien. Le regard absent de la femme traduit son indifférence et plonge son amant dans l'inaction. Avec le mouvement circulaire du regard de la femme, tout se passe comme si la présence indéfiniment répétée de l'aimée en chaque point de l'univers conférait à ce dernier une unité que sans cette ubiquité, il serait incapable d'avoir. La femme partout présente à la fois forme pour l'amant un agrandissement universel et éternel de son moi intérieur. Il suffit que deux êtres amants se contemplent l'un et l'autre pour qu'ils deviennent source infinie de vie et de lumière.
La suite du poème, le second quintile est une longue juxtaposition d'éléments de l'œil et d'éléments naturels, les cils comparés à des roseaux, les paupières assimilées à des feuilles ou à des ailes protectrices et un bateau par la forme générale en amande des yeux. L'indifférence de ce regard est confirmée par les nombreuses assonances en "ou" autant de sonorités sourdes. La longueur du premier vers met l'accent sur les deux éléments les plus importants : les yeux et le cœur (les sentiments), deux images très courantes chez Eluard et les surréalistes. Les yeux sont des ouvertures, des fenêtres ouvertes sur le monde extérieur par lesquelles on observe l'essence des choses. Toute la connaissance de la réalité est suspendue à une transmission des regards comme chez Dante.
L'image initiale de l'intimité ronde des yeux joue le role d'une matrice symbolique qui justifie les images successives de "rond de danse" de "l'auréole" et du "berceau". L’auréole donne une symbolique divine au sujet, comme le berceau une connotation maternelle, infantile. Les yeux prennent toute leur importance, même la plus existentielle, l’existence de l’amant dépend du regard de la femme aimée ; sa vie et ses expériences n'ont de signification qu'avec sa complicité et son amour. Les yeux chez Eluard ne sont pas le miroir de l'âme mais le miroir du monde extérieur. La mort du regard de la femme aimée traduit l'absurdité de la vie. Cette image établit la femme comme créatrice et comme la muse de l’auteur. La contemplation du monde comme le devenir de l'amant n'est possible que si le regard contemplateur est un regard amoureux s'identifiant et s'absorbant en l'être aimé. La deuxième strophe introduit également un autre thème important dans l’écriture d’Eluard, celui de la nature. Les quatre éléments sont représentés, la terre dans les feuilles et la mousse, l’eau dans la mer, le feu dans le jour et la lumière, et l’air dans le vent et le ciel. De plus, cette strophe mélange habilement les images de la nature, les couleur et la lumière. Ce sont des images qui rendent le poème très surréaliste, qui défie le lecteur de redéfinir sa propre réalité. A la façon des synesthésies baudelairiennes, Eluard fait correspondre les objets matériels, les "feuilles", la "mousse", les "ailes", "les roseaux" avec leurs impressions visuelles et odorantes par un jeu subtil d'associations : "feuilles de jour", "mousse de rosée", "Roseaux du vent", "sourires parfumés". Ce mélange donne au lecteur non seulement une image visuelle, mais par l'imaginaire fait participer tous ses autres sens. La présence d'images naturelles donne également au poème un ton de pureté et d’innocence.
Pour appuyer la dynamique liée à l'amour, le jaillissement, le poète fait appel aux images de feu et d'étoiles qui ont une vertu d'ouverture irradiante. Si la solitude est une plongée dans une obscurité angoissante, la femme est chez Eluard l'être qui incarne au plus haut point la lumière irradiante qui permet de regarder les choses. Cette association femme-lumière fait de la femme un être solaire qui éclaire l'amant. La femme chez Eluard et chez les surréalistes a toujours une connotation astrale de lumière, d'étoile, d'auréole, parfois associée à la rougeur du feu rappelant étrangement le sang menstruel. La femme valorisée par des métaphores flatteuses, auréole du temps, sourires parfumés, yeux purs, a ainsi l'apparence d'un être céleste, presque divin.
Conclusion
La courbe de tes yeux est un hymne à la joie d'aimer et au bonheur amoureux partagé. Aimer la femme, c'est aimer le monde, elle est le passage du rien au tout. Ici tout commence avec le surgissement de la femme aimée. C'est un poème caractéristique de la poésie Elaurdienne, dans son essence, une poésie d'amour reflétant un univers féminisé ou l'amour intègre tout, formes et couleurs, mouvements et structures. Cet amour ne forme pas seulement la substance du monde, mais c'est lui qui le construit et le fait exister.

Les métaphores
Feuilles de jour : ce sont les paupières qui s'ouvrent le matin au réveil, au lever du jour.
Mousse de rosée : l'humidité des yeux, les larmes
Roseau du vent : les cils
sourires parfumés : la joie s'aperçoit dans le regard
Bâteaux chargés du ciel : chez Eluard, les yeux ont souvent la forme d'amandes et par extension, celle d'un bateau. Le ciel comme les images se reflètent dans les yeux.
Chasseurs de bruit : les paupières se ferment au moindre bruit.
Source de couleur : les yeux sont la source des couleurs (ce qui est faux, c'est le cerveau).

Vocabulaire
Giron : partie du corps qui s'etend de la ceinture au genou quand on est assis
Courbe : ligne, forme qui s'infléchit en forme d'arc (la courbe des sourcils).
La paille des astres :
rond de danse :
rond de jambe, jambe décrivant un rond, l'autre restant en appui
Auréole : cercle lumineux autour d'un astre, d'un objet.
Berceau : lieu de naissance

 

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