26/02/2017
Eluard expliqué
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ELUARD : Ailleurs Ici Partout (Poésie ininterrompue II)

 

TERRE


Ailleurs Ici Partout

 

Ailleurs Ici Partout

"Là se dressent  les mille murs 
De nos maisons vieillissant bien
Et mères de mille maisons
Là dorment des vagues de tuiles 
Renouvelées par le soleil
Et portant l'ombre des oiseaux
Comme l'eau porte les poissons...

Là je vois de près et de loin
Là je m'élance dans l'espace 
Le jour la nuit sont mes tremplins
Là je reviens au monde entier
Pour rebondir vers chaque chose 
Vers chaque instant et vers toujours
Et je retrouve mes semblables

Je parle d'un temps délivré 
Des fossoyeurs de la raison
Je parle de la liberté
Qui finira par nous convaincre
Nul n'aura peur du lendemain
L'espoir ne fait pas de poussière
Rien ne sera jamais en vain ...

Ce recueil "Poésie ininterrompue" est paru en 2 fois :
-la 1
ère partie en 1946, peu après, il apprend la mort de Nusch, sa compagne pendant 17 ans, profond désespoir jusqu'à sa rencontre avec Dominique en 1949.
- la 2ème partie
"Poésie ininterrompue II" parait en 1953 peu après sa mort à 57 ans en 1952.
Eluard se remarie avec Nusch en 1934, après s'être marié à Gala en 1917. Il voit en elle l'incarnation même de la femme, compagne et complice, sensuelle et fière, sensible et fidèle. Exclu du parti communiste, il continue avec Nush sa lutte pour toutes les injustices, soutient toutes les révolutions, voyage dans toute l'Europe soumise à des régimes fascisants. Mobilisé dès septembre 1939 dans l'intendance, il s'installe avec Nusch à Paris le 22 juin 1940 puis en janvier 1942, s'installe chez des amis, Christian et Yvonne Zervos, près de Vézelay à proximité des maquis de la résistance. Avec Nusch, il multiplie tournées et conférences. Mais le 28 novembre 1946, pendant un séjour en Suisse, il reçoit un appel téléphonique lui apprenant la mort subite de Nusch, d'une hémorragie cérébrale. Un couple d'amis intimes, Jacqueline et Alain Trutat (pour qui il écrit Corps Mémorable), lui redonnent peu à peu le « dur désir de durer ».

Introduction
Un adolescent perturbé

Paul Eluard, de son vrai nom Eugène Paul Grindel, fils de Clément Grindel un mécanicien et de Jeanne Cousin couturière a eu des relations bien difficiles avec ses parents, surtout son père. En 1924 la tension est à son comble et sans raison apparente abandonne sa femme, Gala qui ne lui est pas fidèle, sa fille et ses parents pour entreprendre un périple à Tahiti puis en Australie. Lors de son départ il déclare à son père qu'il en a assez, qu'il part en voyage et que le premier qui se fourre dans ses pattes il le mettra hors d'état de nuire. Les relations s'apaiseront. Eluard n'est pas son nom de famille et écrira plusieurs recueils avec d'autres noms d'emprunt. Eluard souhaitait écrire des poèmes pour tous afin d'être compris du plus grand nombre, ne plaçant pas le poète au dessus des autres. Ce qui frappe chez Eluard dans ses poèmes de jeunesse c'est l'extrême banalité de son vocabulaire dans un souci de tout dire et de le dire à tous, de n'écrire qu'avec les mots du quotidien, ceux de l'homme de la rue. Paris a froid, Paris a faim, Paris ne mange plus de marrons dans les rues, Paris a mis de vieux vêtements de vieille du poème "Les armes de la douleur" résument le vocabulaire d'Eluard, accessible à tous. Et cette stabilité lexicale qui s'explique par le rapport sentimental qu'entretient Eluard avec les mots se prolonge de "Capitale de la douleur" à "Poésie ininterrompue". Son vocabulaire est bipolaire, et affaire de cœur, il a ses favoris justice et liberté, enfant et gentillesse et ceux qu'il n'aime pas sans trop savoir pourquoi. La seconde particularité d'Eluard ce sont les images dont certaines peuvent être déroutantes ou absurdes, "la terre est bleue comme une orange", mais qui finissent par imposer leur légitimité car la terre et l'orange ont toutes deux la plénitude sphérique sans laquelle il n'y a pas de bonheur possible. Dans le même ordre d'idée, le bleu qui est la couleur du ciel est porteuse de félicité car on la rattache à la pureté du ciel, à l'air, à l'azur. Le poète peut alors affirmer. L'image éluardienne donne à voir, à penser, à caresser et s'adresse plus au sens qu'à l'intelligence. Mais dans le recueil "Poésie ininterrompue, Eluard reconnait quelques erreurs comme celle d'avoir rêvé et dévidé au hasard ses images, qu'il avait mal vécu et mal appris à parler clair. Ces images dévidées au hasard se feront plus rares après 1946 et remplacées par l'usage du distique, deux vers identiques qui se suivent que l'on trouve dans le "Colloque sentimental de Verlaine" et qui domine le rythme et la rhétorique d'Ailleurs, Ici, partout". Le recueil "Poésie ininterrompue I" marque la rupture d'Eluard avec les surréalistes.

1 Mais il est où le bonheur
?

Dans ce poème "Ailleurs, ici, Partout", Eluard se pose la question du bonheur, de son existence, de sa localisation. Le bonheur est-il individuel ou collectif, est-il simple ou compliqué, dans un lieu précis, quelque part à découvrir ? Les poèmes d'Eluard sont féconds de phrases dépressives, d'autres d'un optimisme débordant. La vie n'est pas un long fleuve tranquille, elle est faite de malheurs, de disparitions, d'inégalités, d'injustices, de succès, mais aussi d'échecs. Eluard pense que l'amour du couple est le commencement de l'avenir de tous, ses semblables. Il y a malgré tout l'égale pauvreté d'une vie limitée qui s'arrêtera, un jour, pour tous. La poésie ininterrompue II est une poésie posthume, le poète est mort, mais après sa disparition la poésie reste "ininterrompue" et dans "ailleurs ici partout" une voix continue de chanter :
Je suis dans ton présent comme y est la lumière
Comme un homme vivant qui n'a chaud que sur terre
Tu prononce mon nom et tu respires mieux".
La nostalgie n'est pas un sentiment Eluardien, le passé doit rester le passé et il refuse toute recherche de son temps passé car la mémoire est associée à une image négative de chute et d'obscurité, un passé vu comme un temps dangereux. Le bonheur pour Eluard est à consommer sur place, ici et maintenant. L'instant Eluardien regarde vers l'avenir, c'est un point de départ, une promesse, une source, une semence, une aurore et l'être, chaque matin, doit s'émerveiller, vivre comme un enfant. L'homme libéré ne connaîtra plus la peur et gardera l'espoir qui ne mourra et ne tombera pas en poussière comme tombent hélas les morts. Les 3 points de suspension qui commencent et finissent chaque 1er et dernier poème de chacun des 2 recueils montrent bien combien Eluard a terminé son itinéraire poétique qu'il lègue à chacun d'entre nous pour l'éternité et pour notre plus grand plaisir.

2 La foi en l'avenir

Le paysage éluardien du malheur est fondamentalement un paysage de fermeture, loin d'être perçu comme un abri. Mais ici chaque maison se dresse fièrement dans laquelle il y a une famille, une mère. Le paysage devant lui de la première strophe de 7 vers comme les 7 jours de la semaine est affectif, fait de maisons où vivent, en harmonie, les familles protégées par des toits de tuiles rondes qui ondulent sous le soleil, d'oiseaux qui chantent, de poissons.
Voir, c'est recevoir et si l'homme voit mal c'est qu'il ne regarde plus ce qu'il voit tous les jours. La femme est indispensable, elle est visuelle et accueille le monde les yeux grands ouverts, elle est le miroir de l'univers et pas d'amour à deux sans amour à tous. Les mots sont simples, des murs, des maisons, des mères, des oiseaux, des poissons. Le là en anaphore dans la seconde strophe insiste sur la pensée de l'auteur. Là, je vois de près et de loin, je vois le temps présent et l'avenir car c'est de la postérité de sa poésie dont il s'agit, Eluard souhaitant rebondir pour toujours même après son départ qui est proche car sa santé est inquiétante. Dans la dernière strophe, Eluard règle ses comptes avec ses amis surréalistes, des fossoyeurs de la raison qu'il a quittés, et repris ainsi une liberté essentielle à l'épanouissement de chaque individu.


Conclusion
"Ailleurs Ici Partout" est le poème testament d'Eluard dans lequel il revient sur ses erreurs passées et garde l'espoir que sa poésie, simple mais riche, continuera bien après lui.

Vocabulaire

Ailleurs
Indique un autre lieu que celui où on est ou dont il s'agit : Nulle part ailleurs vous ne trouverez des prix aussi bas. Indique également une autre origine, une autre cause que celle qui est donnée ou dont il est question : C'est ailleurs qu'il faut rechercher l'origine du mal.

Ici
Ici indique l'endroit précis où se trouve la personne qui parle (par opposition à là-bas. Venez ici. Les personnes ici présentes doivent remplir ce questionnaire. Indique aussi un lieu quelconque, une localité, une région où se trouve la personne qui parle : Il n'habite plus ici depuis longtemps. Indique également un endroit précis que l'on désigne : Mettez votre signature ici ou la situation ou les circonstances où l'on est placé, l'endroit où l'on est arrivé dans un développement (texte, exposé) : Arrêtons ici notre commentaire.
En tête de phrase, introduit l'identité de la personne qui parle au téléphone ou celle d'une station de radio : Ici, France-Culture.

Partout
Partout signifie en tous lieux ou en de nombreux endroits : Ses vêtements traînent partout. On vous voit partout. Se dit également lorsque deux adversaires, deux équipes totalisent le même nombre de points : Trois partout, match nul.


Là indique  un lieu plus ou moins éloigné (par opposition à ici) : Ne restez pas ici, allez là ou Un lieu quelconque : Il est allé à Paris et de là il ira à Berlin. Passez par là. Indique aussi le lieu où l'on est, où quelque chose se trouve : Il n'est pas là en ce moment ou un lieu abstrait : C'est là que réside la difficulté. Un moment d'un récit, d'une situation, un point précis, un degré : Là, tout le monde a ri. Que vouliez-vous dire par là ? Un moment, précis ou non, du temps : D'ici là, tout s'arrangera. Un renforcement de l'énoncé : Que dites-vous là ? L'insistance avec les adjectifs démonstratifs ce, cet, cette, ces (joint au nom par un trait d'union) : Cet homme-là. Ces maisons-là.

tombeeluard
Tombe d'Eluard au cimetière du Père Lachaise à Paris


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